12 abr. 2010

Une postface à Syncopes







Mon intention première n’a jamais été celle d’écrire le poème-récit d’un viol. Cette nature, je ne l’ai découverte dans le texte que lorsque j’ai écrit la dernière ligne de Syncopes, quand j’ai eu devant moi, l’ensemble du texte. C’est à ce moment là que j’ai commencé à me poser des questions sur la quantité de douleur que pouvait supporter un être humain, et sur la possibilité de la décrire : durant de longues nuits froides, je me suis demandé si j’étais prêt à ouvrir un trou noir d’une telle ampleur dans l’épaisseur cosmique de ma vie ; je me demandais si cela valait la peine de publier un livre anormal et dangereux, dont la concrétisation pouvait finir par me présenter aux yeux de tant comme un malade qui attend - en vain - d’être soigné par un Lecteur-Docteur.
J’ai écrit ce micro-roman à Paris, pour expliquer à ma famille pourquoi je ne voulais pas rentrer au Guatemala. Au début ce n’étaient que des lettres, ou de longs mails destinés à ma mère et à mes frères. Comme je n’ai jamais eu le courage d’envoyer ces messages, j’ai vite été submergé par une correspondance un peu gênante à garder. Voilà pourquoi j’ai décidé d’en faire un livre : je lui ai donné un titre, je l’ai mis en forme peu à peu, je l’ai doté d’une structure.
Maintenant que je regarde de plus près ce processus, je peux assurer que je n’écris jamais avec l’idée de faire de la littérature ; pour moi, cela vient après. L’idée de base est très simple : survivre à soi et s’exprimer de la façon la plus claire et limpide possible.
C’est peut-être pour cela que j’ai commencé par faire de la musique il y a quelques années ; au début, c’est comme ça que j’essayais de m’exprimer, d’offrir un corps harmonieux et dissonant à l’énonciation d’une vérité profonde qui se révèle encore à moi par des flashes, des fragments, des fractions. Un peu plus tard, lorsque je me suis rendu compte que j’étais un très mauvais musicien – bien qu’assez doué pour composer des mélodies – j’ai tout laissé tomber et un autre moyen d’expression m’a été accordé, qui, à vrai dire, est bien plus adapté à mes facultés.
Je jure que je n’ai jamais voulu devenir écrivain, ça n’a jamais été mon rêve d’enfant, ni rien de tout cela. Moi ce que je voulais c’était être une rock star, ou du moins un footballeur célèbre. Au pire, je m’imaginais en président tyrannique et adulé.
Durant mes premières années de droit, j’avais formé un groupe de rock éphémère, appelé Misión Clandestina. C’était l’époque où Manu Chao n’avait pas encore percé en solo, et l’on disait qu’il faisait un voyage à travers le Guatemala ; on racontait ses aventures près du Lac d’Atitlán, refaisant le parcours psychédélique classique, celui qu’avaient fait, à une autre époque, Jim Morrison et Aldous Huxley…C’est ainsi que lorsque le célèbre disque Clandestino, est sorti, ni une ni deux, on s’est tous mis à dire, avec ceux de Misión Clandestina, que Manu avait copié certaines de nos idées…En fait, on s’était mis à croire à nos propres mensonges… Débordants de conviction, on a même réussi à convaincre certains êtres naïfs de notre fragile certitude ; bernant ceux qui étaient devenus nos fans et nos groupies
Oh oui, qu’est ce qu’on s’amusait, avec tant d’amour fictif!
Quand on jouait, on mettait des photos du sous-commandant Marcos sur les guitares, on enfilait des T-shirt avec la faucille et le marteau, et c’était un rock lourd, d’une tournure étrange. Un mélange entre ce que le métal a de plus agressif et le côté harmonieux de la World Music. Pour certains connaisseurs, Misión Clandestina n’était pas un groupe si mauvais : selon certains tarés, notre musique était « intéressante ».
Mais le rêve ne dura pas longtemps : on manquait, entre autres, de chimie et de discipline. Au fond, on n’avait pas réussi à croire à nos propres mensonges…et comme c’était moi qui écrivais les paroles des chansons, lorsque je me suis retrouvé sans groupe, j’ai continué à écrire des paroles pour ce groupe sans musique dont l’existence semble aujourd’hui de plus en plus douteuse. J’ai viré écrivain par inertie, par laisser-aller et par manque de talent musical


Alan Mills est né au Guatemala en 1979. Son livre choc, Syncopes, tentative de synthèse hallucinée de la situation de son pays, a été publié dans plusieurs pays d’Amérique latine. Poète, ex-rockeur, grand voyageur, multilingue, connu pour son blog littéraire Revolver, il est une figure d’écrivain contemporain.
Traduit par Alba-Marina Escalón.